Tribune
Demain, les Techniciens seront des notables
L’IA ne vide pas d’abord les ateliers, mais les bureaux. Pour Benjamin Chalus, elle achève simplement l’œuvre du taylorisme, et rend soudain précieux ceux qui savent penser avec leurs mains. Et si les ouvriers devenaient les nouveaux notables ?
Par Benjamin Chalus · · 9 min de lecture
Une arme dans la guerre commerciale
L’intelligence artificielle est aujourd’hui au centre de toutes les réflexions stratégiques du monde de l’entreprise. Les dirigeants se montrent particulièrement friands de conférences, de formations et d’ateliers consacrés à l’intelligence artificielle, cherchant à en saisir les enjeux, les promesses et les implications. Et comment ne pas comprendre leurs interrogations, lorsque certains nous annoncent déjà l’avènement d’une quatrième révolution industrielle ?
« Ne vous plaignez pas que le progrès technique fasse disparaître de l’emploi, il est fait pour cela »1, nous rappelle l’économiste, démographe et sociologue français Alfred Sauvy. Néanmoins il est tout à fait légitime de se poser des questions tout à fait fondées sur le sujet. D’autant que, « selon une étude menée par LHH auprès de 2 000 dirigeants dans 13 pays, près de la moitié, soit 46 %, affirment avoir réduit leurs effectifs à cause de l’intelligence artificielle, et 54 % prévoient de le faire dans les cinq années à venir »2.
Il était en effet évident que l’émergence de l’intelligence artificielle trouverait rapidement son marché, tant elle répond aux impératifs de rentabilité des entreprises. Cela est d’autant plus vrai dans les pays développés où, comme l’affirmait l’économiste Adolf Wagner, à mesure que le revenu par habitant augmente et que la société se développe, la part des dépenses publiques dans l’économie tend à croître. Ainsi, lorsqu’une société s’industrialise et perfectionne son appareil technique, elle doit mobiliser davantage de ressources pour élever et professionnaliser son système éducatif, dont les compétences, nécessaires à la formation des jeunes générations, conditionnent l’équilibre et la stabilité de l’économie. Ce mouvement structurel contribue mécaniquement à l’élévation du coût du travail, creusant l’écart avec les pays moins développés.
Dans le cadre d’une mondialisation où se joue désormais une guerre commerciale sans précédent entre, d’un côté, des pays disposant d’un avantage comparatif fondé sur le coût de la main-d’œuvre et, de l’autre, des nations historiquement riches, lourdement chargées en coûts salariaux mais longtemps détentrices d’un avantage technologique, il était inévitable que l’intelligence artificielle vienne jouer son atout sur le grand échiquier des marchés.
L’économiste Jean-Luc Gréau, dans son ouvrage La trahison des économistes, affirme que « les gagnants (de la mondialisation) sont les pays émergents à forte capacité technique et les pays producteurs de matières premières de plus en plus demandées et de plus en plus chères. Les perdants sont les pays riches handicapés par le coût de la ressource humaine, incluant celui de sa protection sociale, et les pays pauvres en matières premières et en capacité technique ». Dès lors, face à la Chine, à l’Inde et à de nombreuses économies en développement, ces pays riches, handicapés par le coût de la ressource humaine et par le poids de leur protection sociale, cherchent naturellement à s’approprier au plus vite un outil susceptible de préserver leur compétitivité à l’échelle internationale. Cette dynamique ne fait que confirmer, dans les faits, la logique mise en lumière par la loi de Wagner.
Mais n’oublions pas que le conflit entre le travail et la machine ne date pas d’aujourd’hui. Bien au contraire, rappelons que, dès la première révolution industrielle, la machine fut déjà la cible de soulèvements populaires : lors des grandes manifestations, les travailleurs en venaient à jeter leurs sabots dans les rouages des mécanismes, donnant ainsi naissance au concept même de sabotage. Alors que dire désormais ? Et surtout, qui saura tirer son épingle du jeu face à l’émergence des nouvelles technologies ?
Taylor, ou le divorce du geste et de la pensée
N’oublions pas qu’au cœur de notre économie vivent encore les fondements de la taylorisation héritée de la première révolution industrielle. Bien que certains expliquent que le fordisme aurait disparu, laissant place au toyotisme comme nouvelle forme d’organisation industrielle, les principes de ce dernier (Juste à temps, optimisation des process, réduction des gaspillages), ne constituent en réalité que l’aboutissement du taylorisme dans sa forme la plus moderne.
Car, au fond, ce qui se trouve au centre de la conception initiale du taylorisme, c’est la dissociation dans l’Homme de ce que les Grecs nommaient poïésis et praxis. La poïésis est l’acte de production par lequel l’Homme transforme la matière pour faire advenir une œuvre extérieure à lui-même : la fabrication. La praxis, quant à elle, est l’action réfléchie, par laquelle l’Homme projette la poïésis. Il le fait par le biais du logos, qui est la faculté humaine de comprendre, de donner du sens et de mettre le monde en ordre par la raison et la parole. Toutes ces caractéristiques étant intrinsèquement réunies en l’Homme. Il n’est donc pas étonnant que le mot artisan vienne d’artiste, tant le fait de faire demeure indissociablement lié au fait de penser, chez l’un comme chez l’autre.
Ce qu’a introduit la taylorisation, et qui demeure encore aujourd’hui au cœur de nos organisations productives, c’est une dissociation verticale et hiérarchique entre les actes mêmes de fabriquer (poïésis) et de réfléchir (praxis et logos), historiquement unis dans l’unité du geste humain. C’est par cette séparation rationaliste, que Taylor désignait comme « l’organisation scientifique du travail », et dont le fondement est profondément cartésien, qu’a progressivement émergé une conception machiniste du travail. Dès lors, il n’est pas surprenant que, lors de la première révolution industrielle, la poïésis — première victime de la segmentation taylorienne — ait été immédiatement exposée au remplacement de l’acte humain par l’acte mécanique de la machine, les deux étant considérés comme fonctionnellement équivalents. Autrement dit, dès lors que l’activité de production fut réduite à une suite d’opérations objectivables et mesurables, sa substitution par un organe matériel devenait presque inévitable. La poïésis apparaît ainsi comme la première victime de l’artificialisation du travail.
Quand la machine entre dans les bureaux
Mais cette logique s’est également étendue aux sphères de la praxis et du logos au sein des entreprises. Les administrations, les centres d’études et les institutions réglementaires ont, eux aussi, progressivement adopté des logiques similaires de rationalisation des fonctions intellectuelles et décisionnelles. Dès lors que l’activité devient standardisée, formalisée et réduite à des procédures, qu’est-ce qui peut encore empêcher la machine de l’exécuter ? Au fond, ce qui devrait nous surprendre n’est pas tant l’émergence d’une technologie de pointe comme l’intelligence artificielle que l’étendue de ses champs d’application. Car toute innovation machiniste ne trouve sa pleine utilité que dans un environnement préalablement rationalisé. Rien, dès lors, ne devrait véritablement nous étonner, sinon peut-être l’ampleur des métiers qu’elle tend désormais à remplacer.
En effet, ce qui doit véritablement nous surprendre, c’est la proportion d’emplois que cette transformation tend à faire disparaître. Car si l’intelligence artificielle s’en prend aujourd’hui à la praxis dans cette nouvelle ère, c’est avant tout parce qu’elle en a la capacité. Cela révèle surtout l’ampleur des fonctions où des êtres humains, derrière leurs bureaux, accomplissaient déjà des tâches de nature machinique. Or, ce que nous constatons, c’est que l’intelligence artificielle tend plus facilement à supprimer les emplois administratifs que les métiers dits manuels. Un tel phénomène pourrait nous conduire à penser que la rationalité systémique avait déjà profondément investi nos organes administratifs, au point d’en avoir préparé, en silence, la substituabilité.
Ce qu’il faut comprendre ici, c’est que la taylorisation n’a pas vocation à disparaître. Elle se poursuivra, au contraire, partout où l’activité humaine se déploie dans des environnements standardisés, répétitifs et entièrement soumis à la logique de la rationalisation. Dans ces espaces où le geste est déjà fragmenté, mesuré et réduit à une fonction, il est cohérent — et même souhaitable — que la robotique et l’intelligence artificielle viennent progressivement se substituer à l’Homme. Car lorsque le travail a été entièrement préparé pour la machine par la standardisation taylorienne, l’Homme n’y occupe déjà plus qu’une place mécanique. Son remplacement ne constitue alors que l’aboutissement logique d’un processus engagé depuis longtemps.
Mais c’est précisément pour cette raison que l’enjeu véritable se situe ailleurs. Si la machine doit prendre en charge les fonctions standardisées, alors il devient nécessaire de reconsidérer la condition de l’Homme lui-même.
Réunir la main et l’esprit
L’avenir du travail humain ne peut plus résider dans l’exécution fragmentée, mais dans la restauration de ce que la taylorisation avait dissocié : l’unité originelle de la praxis et de la poïésis. Autrement dit, plus la machine s’étend dans les espaces de la rationalisation, plus l’Homme doit se redéployer dans les espaces de la création, de la responsabilité et du sens. Ce n’est donc pas seulement une transformation économique qui s’annonce, mais une exigence de requalification anthropologique du travail humain.
La réponse se trouve dans l’Homme. Car bien des réalités que l’Homme accomplit, qu’il pressent, qu’il interprète ou qu’il crée, ne relèvent pas seulement du calcul ni de la reproduction, et ne pourront jamais être pleinement réduites à la logique de la machine. Mais il est encore trop tôt pour que l’Homme en prenne pleinement conscience. Fasciné par la puissance et les promesses de la technologie, il demeure dans une forme d’émerveillement devant ses propres créations. Il lui faudra sans doute une maturité plus grande pour comprendre que la véritable question posée par la machine n’est pas celle de sa puissance, mais celle du sens de sa propre existence.
Ce qui est certain, c’est que les métiers qui exigent de l’expérience et du savoir-faire, au sens où je l’entends dans La civilisation du geste, nous conduisent à admettre que les métiers manuels deviendront de plus en plus technologiques et requerront un niveau toujours plus élevé de compétences intellectuelles et techniques. Ces fonctions ne pourront être remplacées aisément. Bien que certains se projettent déjà dans une dystopie peuplée d’androïdes, nous en sommes encore loin. La question des ressources naturelles doit également être prise en considération : la technologie est fortement consommatrice de terres rares et de ressources minérales, qui, contrairement aux ambitions sans limites du discours transhumaniste, ne sont pas infinies. Des arbitrages devront nécessairement s’imposer.
Les ouvriers, nouveaux notables ?
Plus encore, l’évolution des métiers manuels, leur montée en compétences, les difficultés croissantes de recrutement dans ces domaines, conjuguées aux réductions d’effectifs dans les fonctions administratives et technologiques standardisées, pourraient libérer des marges pour les entreprises. Celles-ci seraient alors en mesure de revaloriser ces métiers, d’en améliorer les conditions et les niveaux de rémunération, contribuant ainsi à élever le niveau de vie de ceux qui les exercent. Ou du moins, c’est là une orientation qu’il devient nécessaire d’envisager et de penser.
L’enjeu est clair : revenir à une synchronisation entre la poïésis et la praxis, afin de restaurer l’unité de l’Homme dans l’acte de création et de le libérer de sa réduction à une simple fonction d’exécution.
Si l’impression domine aujourd’hui que l’intelligence artificielle va tout remplacer, c’est aussi parce que notre existence elle-même s’est profondément standardisée et rationalisée, dans presque toutes ses dimensions. Cependant, ce qui pourrait se dessiner en profondeur, c’est l’émergence d’une nouvelle forme de liberté économique, et peut-être même une désaliénation progressive du système productif. Une telle transformation serait de nature à métamorphoser notre avenir. Et la question que je souhaite laisser ouverte est la suivante : demain, les ouvriers seront-ils les nouveaux notables ?
Sources
- Sénat, rapport d'information n° 162 (2019-2020) de Marie Mercier et René-Paul Savary sur la robotisation et les emplois de service, qui cite Alfred Sauvy
- Gaëlle Ménage, « Suppressions de postes : l'intelligence artificielle commence à peser lourd sur l'emploi », Forbes France, 13 octobre 2025
- Jean-Luc Gréau, La trahison des économistes
© Benjamin Chalus, Éditions Heurésis. Toute reproduction ou diffusion, totale ou partielle, est interdite sans autorisation préalable.
Benjamin Chalus est chaudronnier-soudeur de métier, consultant en performance économique et enseignant en école supérieure de commerce. Il a fondé Heurésis et sa maison d'édition en 2026.